dimanche 10 août 2008

Jour 58: L'appel du matelas

0 km. Cum: 8320 km.


Hope, BC - Hier soir, en regardant la carte, je me suis inquiété du fait que la route 5 qui me sépare de Kamloops est en fait une autoroute à péage. Les vélos y sont-ils admis ? Est-ce similaire à la T-C ? Vais-je être refoulé au premier péage ? Voulant vérifier sur le GPS si c'est bien la route que j'avais planifiée, je me rends compte que les cartes ont toutes disparues de même que mes itinéraires. La mémoire auxiliaire, une minuscule carte Micro-SD de 2 GB qui contient toutes ces données, semble avoir été affectée par les conditions mouillées de la journée. Ce machin est supposé être étanche à l'eau si non-immergé. Je peux bien croire que je me suis fait vaporiser sérieusement sur la route, mais cet instrument est supposément conçu pour le plein-air. Je sors la carte de l'appareil, laisse tout ça à l'air libre et je dors là-dessus.


La nuit n'a pas eu d'effet sur la petite carte, malgré que j'aie dormi là-dessus pas mal plus longtemps que je pensais. Encore au lit à huit heures, c'était clair que je n'irais nulle part aujourd'hui. Il faut savoir écouter son corps. J'ai toujours retenu la boutade de Jean-Luc Brassard qui racontait que quand ses collègues d'entraînement essayaient de le tirer du lit, il leur disait: "Je ne paresse pas, je m'entraîne; le repos est primordial dans un programme d'entraînement".


Je pense qu'il s'agit d'une pause judicieuse à l'approche de longues étapes, la retraversée des Rocheuses et potentiellement le début d'une navigation sans instruments si la micro-carte ne se réanime pas. Pour la navigation, ce ne sera pas pire que tous les autres qui se débrouillent avec une simple carte routière et les kiosques touristiques.


J'en ai profité justement pour passer au bureau touristique après avoir renouvelé ma chambre. Selon le guide, il est courant pour les cyclistes de prendre la route 5 pour se rendre à Kamloops, il n'y a pas de problème. J'ai aussi trouvé un guide d'hébergement de l'Alberta. Ça semble beaucoup de papier à l'avance, car je traîne aussi l'équivalent pour B-C, mais je ne garde que les pages pertinentes et recycle le reste. Des bacs bleus, une autre belle canadiennerie.


Le soleil fait de courtes apparitions, mais les nuages s'accrochent encore aux jolies montagnes qui emmurent Hope et déversent leur trop plein de temps en temps. Les touristes fuient les gouttes et remplissent les bonnes places. Vingt minutes d'attente au bar à espresso, même chose au bar laitier. Il n'y a pas d'attraction majeure ici, c'est juste une bonne place pour faire escale avant de se rendre plus au nord vers Kamloops ou plus à l'est vers la vallée de l'Okanagan. Je pourrais passer 3 mois ici et ne jamais dormir au même motel.


J'ai de la difficulté à meubler ces journées de repos. J'ai croisé un coureur et il me semble que je serais allé courir un p'tit 10 km si j'avais eu mes espadrilles. Une fois la ville toute arpentée à la marche et mes cartes routières apprises par coeur, la télé est l'aimant par excellence. Je m'évache devant les Olympiques, mon iPod dans les oreilles. Ce matin à TV5, il y avait un reportage sur les vacances en vélo au Québec. Très pertinent.


Demain, je reprends mon périple. J'ai hâte de lever mes fesses du lit et de mettre les pieds aux pédales. Mes piles sont rechargées, le soleil est supposé être au rendez-vous et le vent du bon bord. Ça risque d'être grisant. Vent de cul.


49.3757, -121.4324

Jour 57: Baptême de Transcanadienne

122 km. Cum: 8320 km.


Hope, BC - Je parlais des canadienneries qui m'avaient accueilli hier. Une très belle canadiennerie, merci au CRTC, c'est l'obligation pour les cablôdistributeurs d'offrir Radio-Canada dans les deux langues officielles partout au pays. Quel joie de pouvoir écouter le Téléjournal pour une première fois depuis belle lurette et d'avoir la description de la cérémonie d'ouverture de Beijing par Richard Garneau. Non mais avez-vous vu l'allumage de la vasque par le gymnaste qui a couru tout le tour du stade suspendu dans le vide ? J'avais la chair de poule, c'était splendide.


Je retrouve aussi le pendant anglophone de Météomédia. C'est la même musique pour les prévisions locales et j'avoue que je fais parfois quelques pas de danse sur cette mélodie, Monia peut en témoigner. Je me faisais aller les pleumas gaiement quand j'ai réalisé que ce serait de la flotte aujourd'hui. Une première fois depuis le Montana, on ne s'en plaindra pas.


Ce matin, ayant déjà une réservation pour ce soir à Hope à environ 120 km, nul besoin de se presser. Au resto à huit heures, je commande un déjeuner, puis un autre. Comme la serveuse est aussi assidue avec son pot de café que la bancale Evelyne des Dames de Pique (RBO 1988), je me laisse caféiner joyeusement en regardant tomber le déluge. «Voulez-vous un p'tit café ?». Dehors, le préposé à l'entretien passe la tondeuse comme si de rien n'était. Moi qui n'a pas une grande passion pour le gazon, je m'interroge: Pourquoi évite-t-on de tondre à la pluie ?


Je finis par partir passé neuf heures lors d'une accalmie. Je roule un long couloir urbain qui se trouve à être la continuité banlieusarde de la veille. On reconnait facilement un endroit où la neige ne s'accumule pas: À l'approche de certaines intersections, il y a quelques rangées de petites bosses fluorescentes collées sur l'asphalte pour avertir les distraits. J'appelle ça des stops en Braille. Au Québec, la charrue aurait tôt fait de tout arracher ça à la première neige. En guise d'avertissement, il y a aussi des panneaux dont les clignotants s'activent pour préparer les automobilistes à s'arrêter quand la lumière va tourner au rouge, l'équivalent de notre "Préparez-vous à arrêter quand les feux clignotent". Ici, ils croient bons nommer la couleur du clignotant (jaune/amber) sur le panneau et ça donne: "Prepare to stop when amber is flashing". Comme Amber, c'est aussi un prénom féminin, les hommes s'arrêtent un peu plus longtemps pour voir si une Amber a quelque chose à montrer.


Nous entretenons certains préjugés au Québec quant au comportement de nos compatriotes du Rest Of Canada sur la route. Je commence à croire qu'ils n'ont pas le même code de la route que nous. J'ai été surpris de voir une voiture attendre devant un feu vert clignotant avant de tourner à gauche. Passé l'intersection, je me suis retourné pour constater que ça clignotait vert de façon identique en sens inverse (?!?!). Je l'ai revu au moins 10 fois aujourd'hui, alors ce n'est pas le résultat d'une panne. Un ancien expatrié peut-il m'expliquer celle-là ? Moi, quand ça clignote vert, je considère que j'ai priorité dans toutes les directions et que tous ceux qui pourraient me couper sont au rouge.


La pluie s'intensifie jusqu'à me déclencher un fou rire. La pluie a cet effet sur moi, surtout une fois que je suis trempé. Je fais une pause au Starbucks après seulement 27 km, car j'ai faim (?!). J'évite de prendre un café pour éviter la surdose et me rabat sur une espèce de barbotine aux fraises pour accompagner mon carré aux dattes. Je ne suis pas habitué à ces trucs glacés, je tire trop fort sur la paille et ça me donne la sensation de m'être gelé le cerveau. J'ai parfois l'impression d'expérimenter des trucs que j'aurais dû apprendre à 7 ans. Ç'a l'air que si on tourne suffisament longtemps sur nous-mêmes, on vient tout étourdi...


Un peu avant Chilliwack, célèbre pour sa base militaire, j'ai mon baptême de Transcanadienne. Un peu intimidant de rouler sur une autoroute à accès limitée, mais la présence de cyclistes est très bien indiquée par de nombreux panneaux et l'accotement est très généreux. La forte pluie sature la chaussée et fait en sorte que mon baptême en est un par immersion totale. Un camion-remorque à 120 km/h sur la voie de droite a la capacité de me laver complètement à lui seul. J'ai un court répit pour une dizaine de kilomètres sur un chemin parallèle, mais pour les 60 derniers vers Hope c'est le bzz-bzz incessant des gros camions avec la douche grasse qui les accompagne.


La pluie me fait rire, mais m'empêche de faire de belles photos. Le plafond est trop bas pour pouvoir bien apprécier le paysage. Dommage car je roule entre deux murs de montagnes qui mériteraient quelques salves de Canon si le temps était plus clément. Je ne sais pas si je suis venu à bout de l'étanchéité du GPS, mais il a complètement gelé à l'arrivée. Il s'en est heureusement remis dans la soirée. L'autre désagrément de cette flotte, c'est le nettoyage de ma monture à l'arrivée. Je n'ai jamais vu mon vélo aussi crotté. Ça m'a pris 45 bonnes minutes juste pour faire le minimum pour que ça tourne rond demain. Ce n'est pas autant l'eau de pluie qui salit que la poussière de route qui est charriée par les éclaboussures. Pendant la soirée le pronostic de demain a tourné à la pluie, ce qui veut probablement dire un nouveau nettoyage demain.


Le vent est du bon bord, la pluie me fait marrer, Tim Horton's est à tous les coins de rue et je dors dans une ville qui a pour nom Espoir (Hope). Je me suis déjà porté plus mal. Ça gaze, tant qu'il y aura des guenilles pour faire briller la bécane. Vent de saleté.


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samedi 9 août 2008

Jour 56: Le plan

82 km. Cum: 8198 km.


Langley, BC - Exception faite des conseils éclairés des bonhommes qui sentent le whiskey, je vous ai déja expliqué qu'il valait mieux comme cycliste prendre les indications des non-cyclistes avec un grain de sel. Ce matin au check-out, je demande à la fille si le quai pour le traversier est bien loin. Probablement conditionnée à répondre en minutes de voiture, mon accoutrement la fait hésiter. Je propose: "2 ou 3 milles ?". "Ah non, comptez plutôt 5 ou 6 milles". Eh maudit, c'est le temps que je décolle alors ! Finalement, le quai est à 3,3 km (un poil au dessus de 2 milles). Probablement que les nombreux feux de circulation donnent l'illusion d'une plus grande distance. Il y a aussi qu'on vit avec des horaires. On sait à quelle heure il faut partir de la maison pour arriver à temps à la réunion de 8:00, mais si l'assureur-auto ne nous le demandait pas, on serait pour la plupart ignorants de la distance qui nous sépare du boulot et des traversiers.


J'avais compris 45 minutes, mais c'est 1hr45 qu'il faut compter pour se rendre à Victoria. Le support à vélo est situé à l'extérieur sur la proue et croyez-moi qu'au large, Cannondale s'est fait brasser. J'ai sorti quelques fois, patinant sur le pont avec mes souliers de vélo pour m'assurer que mon bolide était solidement ancré. J'ai bien fait de bien m'habiller. Parti à 8:20, on accoste à 10:00. La douane canadienne est tellement plus sympathique que sa consœur américaine. Après avoir entendu mon itinéraire et vu la petitesse de mon bagage, le douanier m'a dit: "Bienvenue à la maison, même si t'es loin d'être rendu. Je te demanderai pas si t'as fait des achats, parce que je ne vois pas où tu les aurais mis".


À Victoria alors, un peu plus tard que je croyais. Très belle ville. En arrivant du ferry, le parlement d'architecture classique donne le ton. C'est propre et très cyclable. J'ai trouvé un peu par hasard un café que j'avais vu sur une carte touristique, le Café du Vieux Montréal. Ce n'est pas assez de dormir dans 54 endroits différents en 55 soirs, j'impose à mon cerveau de commander mon premier repas en Colombie-Britannique en français avec Wilfred Lebouthillier en musique d'ambiance et des photos de Montréal sur les murs. Je suis où là au juste ? Je converse avec un expatrié de Rigaud qui demeure ici depuis 9 ans. Il aime l'endroit et participe beaucoup à la vie francophone très active ici.


Après mes oeufs bénédictine et mon café latte, je vais faire le plein de Gatorade, prêt à partir, mais je ne peux m'empêcher d'arrêter quand je passe en face de Mountain Equipment Coop (MEC). Je l'ai déjà mentionné, mais ce genre d'endroit est jouissif dans ce genre d'expédition, même si je n'achète que des cartouches de CO2. Je rencontre un couple de francophones que j'aborde juste pour le plaisir de parler en français. À la caisse, je mentionne que je me départirais bien de mon seul item inutile, mon couvre-casque, prêt à le laisser pour rien aux articles usagers au lieu de le jeter. En plus, je l'ai acheté chez MEC. Je n'en croyais pas mes yeux, mais elle me l'a remboursé intégralement. Avez-vous réalisé qu'il s'agit d'un article expédié de Vancouver à Bromont qui a fait plus 8000 km par voie terrestre pour être retourné au magasin ? Un retour de marchandise sans précédent...


Avec tout ça, je prends la route 17 vers midi quinze en direction nord afin de traverser la péninsule Saanich pour rejoindre le traversier de Swartz Bay qui mène à Vancouver. Poussé par le vent du sud, je couvre les 30 km en une heure. Je me rends compte que je devrai me réhabituer à certaines canadienneries. L'essence est passé de 4,10 $ du gallon à 1,42 $ le litre. Même si je n'en consomme pas, ça fait partie de mon univers quotidien. Les milles sont devenues des kilomètres. Un premier Tim Hortons, une banque CIBC, un Canadian Tire. En payant mon passage de ferry, je réalise que mon portefeuille Ziploc va s'alourdir considérablement de huards et d'oursons si je ne fais pas attention. Bienvenue chez-nous.


À la guérite, je rencontre Scott qui est au milieu d'un tour de l'ouest avec son vélo pliant et moins de bagages que la moyenne. Vraiment surprenant qu'on puisse faire quelques milliers de km sur un tel engin. Je monte sans problème sur le ferry de 14:00. Ici aussi j'avais mal estimé le trajet, c'est 1hr45 plutôt que l'heure que je m'étais imaginé. Autre détail important, le traversier accoste à Tsawassen, 35 km au sud de Vancouver. Hier, comme j'avais cru passer quelques heures dans la grande ville pour ensuite aller dormir en banlieue, j'ai réservé à Langley, 45 km à l'est de Vancouver. Accosté à 15:45 , j'ai vite compris que je ne verrais pas Vancouver dans ce voyage. J'ai alors roulé dans l'air pur de la campagne, puis dans le monoxyde de carbone de la banlieue pour arriver au motel à 17:45.


Il faut toujours être prêt à changer le plan, surtout quand le plan est rempli d'imprécisions qu'on a nous-mêmes calculées. Je ne verrai ni Toronto, ni Montréal dans ce voyage alors passer dans la métropole de l'ouest aurait déséquilibré ce voyage. N'importe quoi. La quintessence du voyage de vélo se trouve à la campagne après tout. Vent couver.


49.1124, -122.6784

vendredi 8 août 2008

Jour 55: La douane en vue

163 km. Cum: 8116 km.


Port Angeles, WA - Ça m'arrive souvent d'être pris d'un fou rire lorsque je suis seul. Mes frères disent que je me compte des blagues que je ne savais pas. Ça m'arrive un peu partout, dans mon bureau, dans les corridors de l'usine, en roulant à vélo ou comme hier soir assis seul à ma table au restaurant. J'ai la faculté de me rejouer intérieurement une scène cocasse que j'ai vécue ou une situation absurde que j'imagine ou exagère à partir d'une anecdote qu'on m'a racontée. Le chien qui a volé un dentier, quelqu'un qui tombe, n'importe quoi. Hier au resto, en cherchant la salle de bain des hommes, j'ai vu la toilette des femmes. Deux cuvettes côte à côte sans aucun séparateur. Même en Chine, je n'ai pas vu ça, il y avait toujours au moins une demi-cloison. Une fois à ma table, les situations que j'ai imaginé à partir de cette absurdité m'ont fait feindre que des blagues sortaient de mon cellulaire.


Après mon déjeuner à la même place (où je suis retourné m'assurer qu'il ne s'agissait pas d'un bidet), j'ai pris la route à 7:30 sous un voile de brume. Ma route n'est pas très compliquée aujourd'hui, c'est la route 101 jusqu'à Port Angeles. Avant de sortir de Shelton, je passe devant une église luthérienne. Sur l'affiche supposée attirer de nouveaux fidèles, on met des mots dans la bouche de Dieu. Si on m'avait demandé d'imaginer une citation fictive de Dieu pour l'afficher devant l'église, j'aurais sûrement évoqué la création de l'univers ou quelque chose de grandiose. Qu'est-ce que nos amis luthériens ont choisi ? «I made Chuck Norris» - God (J'ai créé Chuck Norris. - Dieu). Chuck Norris ! Si Dieu a créé Chuck Norris de façon délibérée, c'est sûrement juste avant d'avoir créé la lumière...


C'est frais et nuageux, mais toujours pas de pluie. Pour la majeure partie de la matinée, je longe le canal Hood de près. C'est comme ça que j'imaginais l'état de Washington. La distance de la rive opposée fait que j'ai l'impression de longer le Lac Témiscouata (la pluie en moins). De temps en temps la route zigzague dans une anse où se cache un hameau vivant du tourisme nautique. C'est très agréable. Je suis sur la péninsule Olympic la veille de la cérémonie d'ouverture des Olympiques alors que c'est ma cérémonie de clôture de 55 nuits consécutives aux USA. Au centre de cette péninsule, il y a quelques belles montagnes, mais de la rive Est seul le mont Constance est bien visible à la hauteur de Brinnon. Heureusement, la brume et les nuages se sont dissipés avant mon arrivée à cet endroit.


À Quincene, je prends une longue pause après 90 km. Dans l'après-midi, je m'éloigne de l'eau, ce qui veut dire que je monte. Rien d'énervant, jamais plus de 200 m à la fois. Juste avant Sequim, à 25 km de Port Angeles, on annonce une piste cyclable au nom invitant: "Olympia Discovery Trail". Comme ça va jusqu'à Port Angeles, je m'y engage. Je me retrouve dans Sequim dans le trafic après avoir perdu la trace de la piste. Aucune affiche pour m'y remettre, alors je reviens sur la 101.


À moins de 10 km de Port Angeles, je prends une photo des montagnes du parc national Olympic, maintenant qu'on les voit bien. Je repartirais si mon pneu arrière n'était pas plat. Une crevaison, c'est une crevaison, mais juste avant d'arriver, il me semble que c'est cinq fois pire. J'ai essayé de me mettre dans la peau de Kyle qui était rayonnant après sa crevaison, mais il faut croire que je n'ai pas son secret.


Je suis arrivé à 17:15, ce qui n'est pas si mal. J'ai passé beaucoup de temps après mon arrivée à planifier les traversiers et surtout m'assurer de pouvoir m'héberger pendant le weekend. Demain, ce sera une journée inhabituelle. Traversier vers Victoria. Visite de la capitale de la C-B. 30 km de vélo jusqu'à Swartz Bay pour prendre un autre traversier vers Vancouver. Balade dans la ville et quelques dizaines de km pour aller dormir en banlieue. Ça va faire drôle d'utiliser des billets de banque tous de couleurs différentes et de traîner 2 lbs de change. Vent du Canada.


48.1054, -123.3960

jeudi 7 août 2008

Jour 54: Ouachington

165 km. Cum: 7953 km.


Shelton, WA - Ça fait quelques fois que je déjeune au même endroit où j'ai soupé la veille. À Castle Rock, le Rose Tree Restaurant ne paie pas de mine de l'extérieur. Mon repas du soir en valait bien d'autres jusqu'à ce que je goûte à mon dessert. La tarte au beurre d'arachides et chocolat. Ahhh... J'ai failli en demander une autre pour la manger avant de me coucher, mais je n'ai pas osé. J'ai déjeuné là ce matin avec une folle envie de récidiver avec la tarte, mais je l'aurais regretté une fois au guidon.


Je suis parti à 7:30 sans vêtements d'appoint pour une première fois depuis un bon bout. Il fait beau, 16 C et toujours pas de pluie. La dernière fois que j'ai vu tomber quelque chose, c'était de la grêle grosse comme des cailloux, mais c'était à mon entrée au Montana. Depuis c'est sec. À vous lire, c'est une autre histoire sur la côte Est. Des inondations, des routes arrachées, des vacances mouillées, vous ne l'avez pas facile...


Sans trop d'efforts, je touche Toledo avant neuf heures. Contrairement à Castle Rock, ce petit village de rien a une couverture cellulaire . Mon texte de la veille prend alors la route du blogue et je fais le plein de vos messages et commentaires en échange. Toutes les journées de cette aventure sont mémorables, mais pour les plus moches comme hier, écrire me sert d'exutoire. Le paysage n'a rien de différent versus hier, mais d'avoir pitonné mes impressions a lavé tout le méchant et ce matin, je roule tout sourire. Vos messages et commentaires sont un petit extra qui donne du oumph à mon effort comme du nettoyeur à injecteur. Le feu est meilleur après vous avoir lu. Et Monia qui me pousse les actualités quotidiennes avec des petits mots doux. Je vous dis qu'on fait un maudit bon team tous ensemble.


Passé Toledo, à environ 49.6 km vers l'Est, il y a le Mont St-Helens, célèbre pour son éruption de 1980. J'allais abandonner à essayer de le voir, mais j'ai fini par apercevoir un de ses flancs à travers quelques couches de brume diaphane entremêlées à la fumée provenant de la Californie. Le soir avec le soleil à l'ouest, c'est sûrement plus facile, mais ce matin, c'est aussi évident que le mât du Stade vu du sommet de Bromont un soir d'automne, le soleil dans la face.


À Centralia, je fais une première pause au 69e km. Il ne faut pas confondre avec Centralia, Pennsylvanie qui est devenu une ville fantôme dans les années 80 suite à la découverte d'un feu souterrain dans une mine d'anthracite sous le village. Ça brûle encore. Par Google ou Wikipedia, vous trouverez les détails de cette histoire sordide. Il y a des gens qui ont toujours refusé l'évacuation et restent encore là, malgré que la toxicité de l'air excède plusieurs fois les seuils considérés malsains. En quittant le village, un mur me fait face. Ça n'a pas l'air trop difficile d'en bas, mais je dois déclipper un peu avant le sommet, poussant humblement mon vélo en marchant jusqu'en haut pour une rare fois dans ce voyage. Ce sera le seul caprice du relief aujourd'hui.


J'arrive à Elma au120e km pour une deuxième pause, après une succession de fermes, de petits ranchs et de maisons éparpillées le long du chemin. Vraiment pas impressionné par cet état. Je ne sais pas, mais on dirait que tout est ordinaire et sans charme. En quittant Elma, je n'en crois pas mon GPS, mais il y a vraiment une rue Hot-Dog. Le chemin vers Shelton est plus forestier, moins habité, mais il y a beaucoup de chantiers qui défigurent le paysage. C'est quand même intéressant de voir ces grands sapins effilés derrière les jeunes pousses pâles. J'arrive à 16:17 à Shelton et m'installe au Shelton Inn, un endroit correct, mais qui aurait besoin d'un coup de pinceau. Je vais en avoir vu des motels...


Q&R
Q: Qu'est-ce que tu manges ?
R: De la moulée pour cyclistes. Sérieusement, j'essaie de manger le plus normalement possible. La quantité n'est pas vraiment un problème, les portions américaines étant toujours énormes et mes besoins quotidiens dépassent souvent 6000 calories. La qualité et la variété sont plus problématiques, mais c'est beaucoup mieux à l'ouest du Kansas. Les légumes et le poisson sont les denrées les plus difficiles à obtenir. Pour les légumes, je me rabats sur le jus V8. Pendant la journée, je préfère grignoter souvent plutôt que de faire un arrêt dîner. C'est là qu'il y a parfois de la moulée: barres de céréales, barres énergétiques, trail-mix, mais aussi des fruits frais trouvés à l'épicerie. Toujours du Gatorade dans le Camelback et de l'eau dans la bouteille.


Demain, en principe, ce sera mon dernier soir aux USA. Si je me rends à Port Angeles, je pourrai y prendre un traversier le lendemain pour Victoria, BC situé sur l'Île de Vancouver. Ça va faire là les USA, surtout que le dollar canadien n'arrête pas de piquer du nez avec le baril de pétrole qui se dégonfle. Vent de récession.


47.2137, -123.1064

mercredi 6 août 2008

Jour 53: Passage à vide

148 km. Cum: 7788 km.


Castle Rock, WA - Départ à 7:30 après un déjeuner continental très ordinaire et un détour au bord de l'océan sur la belle promenade aménagée entre les propriétés et la grève. On se les gèle, surtout lorsque la route s'élève au niveau du banc de brume qui flotte depuis l'océan. La route pénètre dans les terres jusqu'à Astoria, mais la brume persiste. La route est particulièrement compliquée et tordue. Ce doit être une initiation pour ceux qui font leur première journée en direction de la Virginie sur la TransAm. Heureusement que j'ai le GPS pour me signaler les virages. Cependant, à quelques reprises, je dois sortir la carte, le bidule m'invitant à sauter en bas des viaducs.


Astoria, situé sur un cap à l'embouchure du fleuve Columbia, est encore dans la brume quand j'arrive. Ça n'aide pas à apprécier la ville. Les cyclistes qui entreprennent ici leur traversée vers l'Est sur la TransAm Trail trempent leur roue arrière dans le Pacifique comme pour signaler la ligne de départ. Ceux qui aboutissent ici après leur traversée vers l'Ouest y trempent leur roue avant. Dans mon cas, Astoria est au milieu du long virage en épingle qui me retourne vers l'Est. Pour singer le rituel, je devrais tremper mes deux roues en même temps, mais il fait trop frette pour enlever ses shoe-claques.


Autre curiosité: Au point de départ officiel de la TransAm en face du musée maritime, riverain du fleuve Columbia, les cyclistes qui partent font face à l'Ouest alors que leur quête se trouve à l'Est. J'ai ainsi terminé la TransAm, la face vers Bromont. En plus, le cycliste pas trop attentif trempe techniquement sa roue dans le fleuve et non dans le Pacifique. Je n'aurais pas fait ça comme ça, mais ça doit être mon petit côté obsessif.


Je fais la pause à un dépanneur et lisant mes courriels en mangeant mon muffin, on m'informe que j'ai malencontreusement envoyé l'image du passeport de ma douce dans l'album-photo. Le stylet du Palm a fourchu. J'ai toujours la copie de nos passeports en voyage et le dernier recours est cette image digitalisée qui côtoie les photos que j'envoie chaque soir. Suffit de cliquer de travers. À 21:00, heure de Bromont, c'était corrigé avec l'aide de Nancy, ma belle-sœur. Le vol d'identité est un réel danger, mais mon album-photo n'a pas la popularité de Cyberpresse et n'est pas ouvert aux engins de recherche. Je prends les mesures pour ne pas répéter l'erreur et si jamais j'envoie la photo de ma chérie, elle sera meilleure que sa photo de passeport.


D'Astoria, la route suit le fleuve vers l'Est, d'abord sur la rive sud sur la route 30. Circulation lourde, heureusement que l'accotement est généreux et en bonne état. De cette rive, le fleuve est invisible et la route est un dense couloir forestier ennuyant. Tout à coup, il fait chaud. Ça doit être mon petit côté obsessif, mais j'attends toujours d'atteindre un objectif intermédiaire avant de m'arrêter pour enlever un morceau de linge ou manger. Ça peut être 100m d'altitude ou un multiple de 10km. Bref, un chiffre rond. Ça fait que je souffre souvent inutilement pour 6 ou 7 km avant de prendre action. Je fais la même chose au bureau quand j'ai la vessie pleine. "Je fini ce courriel puis je vais aux toilettes". Invariablement, le téléphone sonne ou quelqu'un a le temps de se pointer à mon bureau et quand j'arrive à l'urinoir, la vessie est près de m'éclater. En vélo, je suis aux prises avec une tyrannie obsessive des chiffres ronds. Ces manies doivent avoir un lien.


C'est humain de vouloir des chiffres ronds. On se surprend d'entendre "Approximativement 57" ou "Attends moi 11 minutes à peu près". Comme Macaire me l'a appris dans mon jeune temps, la mathématique et la géométrie sont des abstractions humaines. Même au cœur de l'expression "chiffre rond", on retrouve le cercle, dont le rapport de la circonférence (une courbe parfaite fermée) et du diamètre (une droite finie) est Pi, un nombre irrationnel (division non-périodique). Autre exemple: Avec un triangle isocèle-rectangle mesurant 1 unité de côté, tout ce qu'il y a de plus rationnel, on obtient une hypoténuse de radical 2, là encore, un nombre irrationnel. Vous essayerez de mesurer radical 2 avec un gallon de menuisier. Pas facile. Ça démontre combien tout chiffre rond est juste une illusion. C'est par cette approche rationnelle que je pourrais m'affranchir de cette bénigne obsession, mais ces trucs sont ancrés très fortement. J'ai enlevé mon cuissard long au 60e km...


À Westport, je dois prendre un ferry pour traverser un bras du fleuve qui mène sur une île dans l'État de Washington. Le ferry part à la 15e minute de chaque heure; 15, un chiffre rond. Mal synchronisé avec l'horaire, j'attends environ 49 minutes pour flotter à peu près 17 minutes. Sur l'embarcation, je fais connaissance avec un résident de l'autre rive. Je décline l'offre d'aller chez lui pour un sandwich, j'ai déja perdu une quarante-neuvaine de minutes. L'île débouche sur un pont qui traverse le fleuve définitivement.


La rive nord du fleuve est toute en falaises. La route 4 toute aussi achalandée que la 30. Parfois au niveau du fleuve, souvent au dessus de la falaise, la route oscille en pentes variées et malcommodes qui n'ont pas de rythme. Je dois jouer du dérailleur et je fais parfois des gammes de deux octaves Shimano. Ça n'a rien d'une fugue de Mozart, ça ressemble davantage à un concerto pour piano de Rachmaninov joué avec des gants de boxe. Je trouve ces côtes inégales difficiles. Peut-être que les Prairies et les Rocheuses m'ont déjà fait oublier mon terrain de pratique, les Appalaches qui sont toujours comme ça. À part les falaises et le navire qui passe sur le fleuve, le paysage n'a pas d'attrait réel pour moi, surtout qu'à Longview, je délaisse le fleuve et m'engage dans une dernière grimpe de 200m qui redescend sur Castle Rock sur le bord d'une autoroute.


Le bord de l'océan spectaculaire fait place à une campagne anonyme qui me laisse de glace. Je tombe peut-être dans le piège que j'avais craint après Yellowstone. Je compare ce segment au lien Foster-Warden qui relie le tour du Lac Brome au Rang 8 de St-Joachim, un passage plutôt moche entre deux très beaux trajets. Il y a parfois de ces nécessaires passages à vide. Vent de vacuité.


46.2874, -122.8982

mardi 5 août 2008

Jour 52: En revenant de Rigaud

132 km. Cum: 7640 km.


Seaside, OR - Rouler 196 km dans le vent, courir 20 km à moins trente, rester une demi-journée sur un appel-conférence à faire sans cesse répéter ceux qui marmonnent à 10 mètres du micro, n'importe quand, c'est dans mes cordes, comme on dit. Mais faites-moi marcher 500 pieds dans le sable avec des sandales sans mes orthèses et vous croirez que je viens boire une caisse de bière. Ma petite promenade pour aller photographier les vagues avant de déjeuner devait être hilarante pour quelqu'un qui me regardait de sa chambre d'hôtel. J'ai trébuché deux fois sur des branches sèches qui traînent sur la haute grève, une de mes sandales a planté dans la dune et j'ai failli piquer tête première. C'est sans compter ma titubance générale dans ce terrain mou.


À Neskowin, un seul magasin, un seul restaurant et tout ouvre à huit heures. En situation de monopole, le Hawk Creek Cafe pourrait se laisser aller, mais tout au contraire, le service et la nourriture sont impeccables. Installé au bar, je me suis régalé en observant les trois employés opérer comme un engrenage de montre suisse. Aucun pas n'est perdu. C'est un de ces matins où je flotte encore sur le high de la veille. Je reconnais bien le feeling récurrent. Une inertie joyeuse combat le départ, le dernier réchaud de café se rend en troisième période de prolongation et il me semble qu'ils auraient besoin d'un quatrième employé pour accueillir les clients avec un chic accent français.


Avant de vider ma tasse définitivement, dans une conversation sur l'environnement et les OGMs avec un client et la serveuse, j'énonce la théorie d'Andron qui stipule que si l'humain avait une plus grande espérance de vie, 500 ans par exemple, ou s'il était immortel comme certains elfes des contes fantastiques, il serait beaucoup plus conscient de la préservation de son environnement. Le client me regarde dans les yeux comme pour essayer de détecter si je ne sors pas de l'asile ou quelque chose du genre et me dit: "Je suis d'accord, mais un p'tit conseil, si tu ne veux pas hypothéquer ton espérance de vie, ne répète pas des affaires de même au Kansas". Hilarité générale.


Je pars à dix heures dans un froid humide, une nappe de nuages stationnée au dessus de l'océan cache le soleil. Ce matin, le vent, j'en fais fi. Il peut se déchaîner comme il voudra, sous son souffle je déploierai tous mes efforts tel un étendard glorifiant le privilège choisi de rouler un lundi. Un lundi, jour ouvrable. L'inertie du déjeuner s'efface dès les premiers kilomètres à humer les effluves salines qui transpirent de la mince forêt qui me sépare de l'océan. Jusqu'à Tillamook, la route suit la côte en trois caps qui exigent chacun de grimper une couple de cent mètres qui mènent chaque fois à la rencontre de la nappe de brume. En haut du cap Lookout, je rencontre Jason, Mark et Kevin qui descendent la côte de Portland jusqu'à San Francisco. Entre l'école et d'autres obligations, ils aimeraient avoir plus de temps et aussi plus d'argent. Dans 20 ans, les gars...


Toute la journée, la température a oscillé d'une bonne dizaine de degrés dépendant de quel côté d'un cap je me trouvais, au niveau ou non de l'afflux constant de vapeur humide. J'ai joué au fou avec mon jacket une couple de fois pour finir par l'enlever définitivement, quitte à avoir un peu froid dans certaines sections.


Après Tillamook, une vingtaine de kilomètres loin de la côte mènent à Nehalem où des Témoins de Jehovah m'offrent de la lecture pendant que je mange une glace. Désolé, mais je voyage léger. Jusqu'à Cannon Beach, j'ai dû croiser une centaine de cyclistes, dont un grand groupe avec le même grand flag flexible deux fois haut comme le vélo. Je pense qu'ils avaient aussi mis des cartes de hockey dans les rayons pour faire du bruit... B'en non, mais avouez que vous avez déjà fait ça quand vous étiez jeune flot. Toujours un peu de montée entre les villages, ceux-ci étant postés dans les anses et entre les falaises. En additionnant toutes ces courtes montées, le GPS a cumulé 1300 m d'ascension, malgré que je sois parti et arrivé au niveau de la mer. Je suis arrivé à 17:30 à Seaside, sans avoir pensé au vent une seule seconde.


Astoria est à moins de 30 km. C'est le terminus de la TransAm Trail. Comme je continue vers le nord, je n'accorde pas beaucoup d'importance à ce passage. C'est la journée d'hier qui constitue mon point pivot et je me considère déja sur le chemin du retour. Ça fait que j'ai eu en tête ce vieux sketch radiophonique de RBO dans lequel la famille de colons fait un voyage à Rigaud en charrette à cheval. "OK les enfants, on est rendu à Rigaud, on peut s'en r'tourner". C'est ce même classique qui a immortalisé: "Le chien l'aurions probablement mangé". Dire que je passe mes journées à ressasser toutes ces niaiseries en riant tout seul sur ma bécane. Vent de Rigaud.


45.9772, -123.9269

lundi 4 août 2008

Vent de vagues

Jour 51: Woohoo !

195 km. Cum: 7508 km.


Neskowin, OR - Derrière la magie du désir, si petit soit-il, se cache souvent le piège de la trop grande attente. On prend plaisir à anticiper comment ça va se passer et parfois cette attente est déçue. En mettant le nez dehors ce matin, je savais que le scénario que je m'étais imaginé pour la journée qui m'amène au Pacifique battait un peu de l'aile: Un détail important, il vente nord-nord-ouest. Quel est mon cap aujourd'hui ? Nord-nord-ouest... Depuis le Wyoming, j'ai gardé l'habitude de partir tôt pour battre le vent de vitesse, mais ce qui prévaut au Wyoming ne fonctionne pas nécessairement en Orégon. À sept heures du matin, 9 C, je décolle.


Après une vingtaine de km dans la plaine, je sais déjà que ce sera long et difficile et j'ai déjà ma tronche de râleur. Le vent s'est levé bien avant moi. Avant le trentième km, je rattrape un type qui roule sur son vélo hybride. Il va visiter sa fille à Corvallis. Je décide de rouler avec lui, même s'il n'avance pas. Faire la conversation avec un inconnu, ça éloigne le schtroumpf grognon. Très sympathique, mais très hermétique. Pas réussi à savoir s'il est Démocrate ou Républicain. Quand je quitte mon compagnon, j'ai 65 km de fait, mais il est déjà 11 heures. Je fais un lunch rapide et je pars vers Monmouth, résigné à rouler parfois à 15 km/h sur le planche. La manivelle aux plaisirs tourne dans le beurre. Je compte les milles à chaque borne. À Monmouth, je m'assois et me contente au comptoir à crème-glacée sachant que ça ne m'avance pas d'arrêter pour m'empiffrer. Pour ce rendre à l'autre village, 6 milles de piste cyclable. Les autres journées, c'est: Wow, cool, une piste cyclable. Aujourd'hui, c'est: Eh b'en, une piste cyclable.


Une autre de mes attentes de la journée, c'était de voir de la vigne. Je suis dans Willamette Valley et à part la carte, la seule place où j'avais vu Willamette Valley, c'est sur une étiquette de bouteille de vin. Depuis ce matin, c'est une succession de champs de blé et de foin. Il y a bien eu un verger de poires, un producteur de noisettes, quelques bleuetières et des pépinières d'arbres de Noël, mais pas de raisins sur cette route. Les vignobles sont autour de Mcminnville plus au nord et comme je bifurque à gauche pour rejoindre la côte, je les manque tous.


Un seul vignoble, Château Bianca, en haut d'une longue côte s'offre comme une récompense ou une nouvelle tentation de m'esquiver du vent pour un moment. Je prends quelques minutes pour au moins aller voir le produit et discuter de la viniculture locale. Ça se transforme en 45 minutes et la dégustation de 4 produits. Influence du proprio allemand, ils produisent du Gewürztraminer en plus du Pinot noir typique en Orégon. Belle pause, mais quand j'arrive à Grand Ronde, le prochain village, il est déja 16:30 et il reste 30 milles...


Après Rose Lodge vers 18:00, il reste encore 15 milles et une butte de 200m à grimper avant de redescendre vers l'océan. Malgré la fatigue, le froid et le batince de vent qui ne lâche pas, le sourire me revient avec la pensée réjouissante que j'atteins l'océan Pacifique en ayant parti de chez-nous sur ma bécane. Je me fais une image. Je vais arriver au sommet de la côte, je vais redescendre quelques lacets et soudain, je vais sortir du bois et une grande étendue bleue va m'apparaître. Ah, les attentes ! Je ne finis plus de sortir du bois et quand j'arrive en bas, trois gros hôtels, dont celui auquel j'ai réservé une chambre, bouchent la vue. Pour voir l'océan, il faut contourner ces bâtiments et marcher 500 mètres dans du sable meuble. Il y a une file devant le seul restaurant qui ferme à neuf heures et... et puis merde, je viendrai voir ça demain.


Pour une rare fois, je suis allé manger avant de passer sous la douche. Comme je suis seul, je n'ai pas attendu trop longtemps dans la file. J'ai accepté que Pam et Don s'installent à ma table. Ils déménagent dans ce qui était leur résidence secondaire. Ils ont vécu au Colorado, au Montana, en Louisiane, suivant le travail. Leur compagnie est très plaisante. En partageant mes impressions sur mon périple, j'explique que la courbe normale de toute population fait en sorte que sur une période assez longue, il est inévitable de tomber sur des idiots, mais que bizarrement et heureusement, en 51 jours, je n'en ai pas encore rencontré. Don me dit que si je veux rétablir ma courbe, il peut me présenter son gendre. J'ai tellement ri, ça a fait ma journée...


La plupart des cyclistes qui arrivent de l'Est terminent à Astoria (où je devrais passer bientôt), le terminus ouest de la Transam Trail. C'est l'endroit typique où les cyclistes célèbrent leur accomplissement. Dans mon cas, ici ou Astoria, l'océan n'est qu'une étape marquant un changement de direction. Reste à souhaiter que le vent se calme, mais je ne m'attends à rien de tel pour demain. Vent de proue.


45.1022, -123.9829

dimanche 3 août 2008

Jour 50: L'autre côté de la montagne

177 km. Cum: 7312 km.


Eugene, OR - Après 50 jours, pédaler est devenu comme un mode de vie. Même si j'ai roulé 177 km, j'ai presque envie de dire qu'il ne s'est rien passé de spécial. Vous savez, ces journées au travail avec trois réunions périodiques, 125 emails, deux appels conférences qu'on entend rien, le redémarrage de notre poste suite à une mise-à-jour logicielle, le concept qu'on a réussi à illustrer sur une acétate et celui qu'on ne réussira jamais à dessiner, la marche au casse-croûte avec les potes, le chiffrier qui ne balance pas, le mémo qu'on a rédigé de rage et qu'on n'envoie pas car on a plutôt appelé le destinataire pour étouffer le conflit qui n'en était pas un... Chéri, qu'est-ce qui s'est passé au bureau aujourd'hui ? Rien de spécial...


Je suis parti à huit heures après m'être empiffré à la salle à déjeuner très bien garnie de ce Best Western. Beaucoup de nuages ce matin, ce qui décourage mon plan de trouver un plan parfait pour photographier les Three Sisters. Toutes les montagnes environnantes sont dans un mélange de brouillard et de cumulus. La montée vers Santiam Pass est presque trop facile. J'ai ressorti la carte pour être bien sûr d'être sur la bonne route. Après 20 km, je n'avais pas gagné 50 mètres. Ça a fini par prendre de la pente et à 1000 m d'altitude, j'ai sagement mis mon cuissard long et mon jacket, car ça commençait à ressembler à un matin d'octobre.


J'ai encore vu une pancarte "Do not pass snowplows on the right" (Ne pas dépasser les charrues à neige par la droite). Comme dirait le patron, de deux choses l'une: ou bien l'indication est destinée aux résidents du désert qui ne saurait pas reconnaître l'engin déneigeur; ou bien les automobilistes du coin sont si imprudents qu'il est nécessaire de leur rappeler les consignes les plus évidentes. Si c'est cette dernière alternative qui s'avère, ce n'est pas très rassurant pour moi. Comme j'ai aussi vu des pancartes qui rappellent qu'il est interdit de dépasser sur une ligne pleine et qu'il faut arrêter pour un autobus scolaire qui embarque et débarque des écoliers, je regarde souvent dans le miroir. Des cours de conduite peut-être ? Rien de fâcheux jusqu'à présent même que plusieurs automobilistes en sens inverse font chanter leur klaxon en me saluant.


En haut du col, quelques gouttes de pluie. Toutes les montagnes qui devraient être visibles sont totalement couvertes par les nuages. Même si je suis loin du 11500 pieds du col de Hoosier, j'ai quand-même quelques papillons comme c'est le dernier col à traverser aux USA. Quelques centaines de mètres plus loin, je croise la Pacific Crest Trail. Un clin d'oeil à mon expédition avortée il y a 10 ans. Autrement, l'ambiance est lugubre, les arbres étant totalement épilés. Peut-être un parasite, peut-être le poids de la neige. Qu'à cela ne tienne, la descente est parfaite avec les courbes bien dessinées et la pente idéale. L'apport d'humidité de l'océan est évident. La forêt est dense, les arbres s'ambitionnent en hauteur, la rivière Mackenzie est torrentielle. Les nuages menaçants n'ont rien produit, mais en l'absence de soleil, la température n'a pas dépassé 25 C.


J'ai fait la pause lunch à Mackenzie Bridge où j'ai lu un message délicieux de Monia qui m'a recopié un bout de la chronique de Foglia de ce matin. Il est parti pour Pékin en vélo de chez-lui. En fait, il a fait le trajet jusqu'à l'aéroport de Burlington en vélo, alors que sa fiancée apportait les bagages en voiture.


L'après-midi s'est déroulée à plus de 25 km/h dans un couloir d'arbres avec la rivière qui coule à quatre épaisseurs d'arbres de la route. On n'entend la rivière couler en vélo que lorsqu'on la remonte, car à plus de 25 km/h, le sifflement du vent est trop fort. Tout un patchwork d'images circulent dans ma tête pendant que je mouline: Alvin Hillhouse, Mononcle Jack, le peintre Zoulou, Brock O'Black, Ti-cul Durand, le grand Jacques... Pathétique, mais combien hilarant. Si on voit le film de notre vie juste avant de mourir, j'espère qu'on a droit à ces bloopers et scènes coupées au montage. Je suis arrivé à 16:30 dans la grande ville, ma chambre réservée pas encore prête et encore une fois, c'est No Vacancy. J'ai déja réservé pour demain soir sur le bord du Pacifique...


Je n'ai pas souvent accès à un ordinateur, mais récemment j'ai pu voir le travail de Eric Garant sur sa carte de mon trajet. C'est une initiative géniale, une belle marque de soutien et une véritable leçon de Google Maps. Avouez que cette carte est indispensable au blog. Garant, je te promets une belle grande ligne sur ta carte pour demain. Merci.


Phil Hinrichs a déja dit: "Stories are the currency of a good life" qu'on pourrait traduire par: "Une vie remplie se transige en bonnes histoires". Aujourd'hui, peu de nouvelles devises, mais comme Yogi Berra l'a déja dit: "Ce n'est pas fini tant que ce n'est pas fini". Vent de début.


44.0816, -123.0412

vendredi 1 août 2008

Jour 49: Les Chiffres du Jour

74 km. Cum: 7135 km.


Sisters, OR - Aujourd'hui, les marchés se sont plutôt bien comportés: Indice Beauté ambiante: 119; Niveau de plaisir brut cumulé: 7135; Indice individuel annualisé: 40; Indice Perception du temps qui passe: 49; Indice Qui sommes-nous: 9; Indice Où allons-nous: 78; Visites aux toilettes: 4; Hébergement au delà des monts Cascades: 0. (Fortement inspiré de Jérôme Minière, Les Chiffres du Jour, Album Chez Herri Kopter).


J'ai pris le départ à sept heures trente plein d'ambition, gonflé à bloc, prêt à affronter le dernier col avant le Pacifique. C'est planche avec un vent favorable jusqu'à Redmond d'où je commence à voir les Three Sisters avec leur coiffe de nuages. Rendu en ville, j'essaie de nouveau d'appeler le Riverside Inn de Vida, après mon appel infructueux depuis Prineville. Comme il n'y a pas toujours pas de réponse, je décide de prendre le temps de lire la feuille volante qui accompagne ma carte (cette feuille est ajoutée au moment de la vente et contient les corrections depuis l'impression de la carte). Toujours bon de bien lire cette feuille, car elle m'apprend que le Riverside Inn est fermé. Rien d'autre à Vida. Rien à 20 milles à la ronde. Je recule vers Mackenzie Bridge au pied du col et appelle au Cedarbrook Lodge. Répondeur, message. Par le temps que j'arrive à Sisters, il m'aura sûrement rappelé. Tant qu'à être au téléphone, j'en profite aussi pour appeler le Department of Transport, car selon cette même feuille, le col de Mackenzie est fermé. Les chutes de neige exceptionnelles de l'hiver ont cassé des arbres et la route est transformée en camp de bûcherons. Ainsi donc, à partir de Sisters, je devrai bifurquer sur le col de Santiam, une rallonge de 11 milles. Pendant que j'avais ce Peter Murphy au bout du fil, j'ai bien failli en profiter pour discuter de techniques d'asphaltage, mais au téléphone c'eût été un défi de m'expliquer tout ça...


À Sisters, j'arrête au dépanneur et j'ai effectivement un message. Bouleau noir, le Cedarbrook Lodge est complet. J'épluche la carte et la feuille, passe une demi-heure au téléphone ricochant d'un endroit à l'autre, les gens me donnant gracieusement les coordonnées de la concurrence. Je refuse une cabine à 200$ et me rends à l'évidence que je fais face à un autre weekend dans un site touristique de choix où l'hébergement est rare sans une réservation de quelques semaines à l'avance.


Je circule dans Sisters, 1100 habitants, altitude 950m, en constatant que l'endroit se prête joyeusement bien à une journée de relaxation. J'y suis coincé de toute façon. Rien ne sert de ronchonner, prenons ça comme ça passe et profitons-en au maximum. Petites boutiques, bars à espresso, bons restaurants, il reste juste à trouver un plumard. Ce sera Best Western de justesse, à 129$ (Re bouleau noir!). Ils étaient complets hier et dans une couple d'heures No Vacancy sera allumé. Comme il n'est même pas midi, je laisse mes bagages au motel et repars en vélo dans le village, le motel étant un peu excentré. J'ai pris une bière en lunchant, un gros café latte pour dessert et je suis b'en pacté.


Le plus déboussolant dans ces journées de fiente, c'est quand j'entre dans une boutique de disques ou de livres et que je réalise que je ne peux (et veux) rien acheter qui alourdirait ma besace. Un CD ou un livre, même de poche, m'obligerait à lester le méga-bâton d'antisudorifique et quelques tubes de rechange. Il faudrait que ce soit un maudit bon livre pour que je le traîne encore pour plus de 5000 km...


Avec cet arrêt ici et la relative pénurie d'hébergement, je dois me rendre demain jusqu'à la grosse ville d'Eugene pour trouver un lit et un toit. C'est 600 mètres de grimpe en partant et un minimum de 180 km. Si je surveille bien mes indices de caféine et d'alcool, ce devrait être très faisable après cette journée de congé. Vent de chiffres.


44.2913, -121.5511

jeudi 31 juillet 2008

Jour 48: Trois soeurs à l'horizon

174 km. Cum: 7061 km.


Prineville, OR - Après le petit déjeuner à la chambre, je me lance en piste à six heures et quart habillé jusqu'au cou dans un glacial 6 degrés. Je ne pensais pas qu'il ferait si froid à 800 m d'altitude, mais bienvenue dans le désert. Je pars tôt pour déjouer la chaleur, mais j'avoue que ce matin, c'est un peu limite, surtout que ça descend de 200 mètres pour le premier 40 km, ce qui ajoute un facteur vent. Ça réchauffe vite, déjà à Dayville où je complète mon déjeuner avec un judicieux café, je peux retirer mon jacket.


Dans la montée du premier col de la journée, je traverse le John Day Picture Gorge National Monument. Il s'agit d'un site assez unique formé sur des millions d'années par l'effet cumulé de coulées de lave et la sédimentation des cendres. L'érosion par l'eau a creusé une gorge, le génie civil y a tracé une route. C'est splendide. Les sédiments prennent des couleurs différentes dévoilant le calendrier des éruptions à l'expert averti. Ça ne dure que trois milles, mais ce sont trois milles intenses.


Je retire tout ce qui m'habille de trop avant le millième mètre. Je m'impose la pause automatique à chaque gain de 100m. J'en fais une de plus pour discuter brièvement avec un promeneur qui trouve que l'Est de l'Orégon est négligé par les touristes. C'est vrai que c'est un secret bien gardé. Le sommet de Keyes Creek Pass à 1300m ne dévoile que plus de désert de l'autre côté. Les 10 km qui mènent à Mitchell, le seul point de service avant longtemps, sont vertigineux. Il ne faut pas manquer le croche en bas de la côte. Trois jeunes motocyclistes font la pause devant le magasin général. J'ai déjà roulé 20 milles de plus qu'eux aujourd'hui. Les gars, si vous mettez de l'essence dans le réservoir, ça avance tout seul ces bolides là...


Dans une cuve à 800m d'altitude, ce village est une vraie fournaise. 105 F au thermomètre. Vers 12:30, après avoir essayé sans succès d'appeler ma blonde pour lui faire une surprise, je repars pour le deuxième col qui culmine à 1400m. D'abord, ça descend à 700m, ce qui donne 700m de grimpe sur 15 km dans une chaleur torride. Les pauses automatiques aux 100m se sont transformées en pauses aux 50m dans les derniers lacets. Ça n'a pas refroidi pour la peine en altitude, malgré que l'atmosphère se soit faite plus forestière. Le sommet de Ochoco Pass est plat, boisé et ne dévoile rien, sauf la promesse d'une descente rafraîchissante.


50 autres km avec un vent d'ouest, ça ressemble pas mal à hier, à l'exception que je sens que le désert tire à sa fin. Un peu plus d'agriculture, un peu plus de feuillus et plus loin, un lac créé par une digue met un peu plus de bleu dans le paysage. Au loin, juste avant d'arriver, j'aperçois le bout de la tête des trois sœurs. Cette fois, ce ne sont pas Monia, Nancy et Isabelle, mais bien les montagnes Three Sisters, un trio de la chaîne des Cascades, le dernier rempart qui me sépare du Pacifique. Vent d'océan.


44.3037, -120.8256

Jour 47: Mordre la poussière

145 km. Cum: 6887 km.


Mount Vernon, OR - Je suis impressionné combien les motels sont bien tenus dans l'ouest. Peut-être aussi que je tombe bien, mais je suis sur une lancée de très bons endroits. Parfois c'est vieux, mais c'est toujours propre, il y a un frigo et un four à micro-ondes la plupart du temps pour moins de 50 $. J'en faisais la remarque à la gérante ce matin. Du coq à l'âne, elle m'a expliqué comment elle avait atterri ici. Elle avait visité un oncle quand elle était jeune et elle a passé sa vie à vouloir revoir son souvenir le plus durable: les montagnes derrière la ville (les monts Pocahontas). Un jour, elle a réussi à convaincre son mari de venir en vacances, il s'est trouvé un emploi sans le chercher et ils ont élu domicile. Pour ces histoires là, je prends un deuxième café, quitte à bouffer trente minutes de plus de vent dans l'après-midi.


Hier soir, j'ai soupé au restaurant avec Kyle au Barley Brown's Pub. Le meilleur repas depuis que je suis parti. Un bon plat de pâtes, une bonne bière noire locale et le pichet d'eau obligatoire. Kyle me rassure en me disant que pour lui aussi, l'alcool a un effet double dans ce voyage. Lui qui sort du collège, c'est une bonne référence. Ce fut très intéressant de partager nos impressions de voyage, alors que nous ne sommes pas du tout au même point dans la vie. Il cherche un endroit pour ses études de second cycle, avec des critères centrés sur sa passion pour le surfing, l'attrait de la ville et des gens. Missoula l'a beaucoup allumé. À son âge, j'avais des réflexes plus carriéristes et pragmatiques, mais son approche est peut-être gagnante. Quand on est joyeux, on génère nos chances plus facilement.


Je quitte Baker City à huit heures moins quart, le coeur léger. Dès le départ le désert recule, la rivière Powder agissant comme une corne d'abondance sur la végétation. Je grimpe de 500 mètres sur 50 km dans la fraîcheur matinale. Il fait soleil, aucun nuage, mais le gain d'altitude semble compenser pour un confortable 20 degrés. Plus je monte, plus la forêt de pins reprend ses droits.


À mi-côte, à 1200m, on annonce des travaux pour 33 milles. On scelle le gravier (chip sealing). Pas vraiment une bonne nouvelle pour Cannondale. J'ai hâte de jaser de ça avec mon beau-père, mais je trouve leur technique d'asphaltage plutôt compliquée. La chaussée est d'abord scarifiée sommairement; on répand grossièrement du gravier zéro-un-quart qu'on semble laisser se faire araser par les voitures; on goudronne, on recouvre de gravier; on compresse et on regoudronne. Pour la plupart des 33 milles, c'est à l'étape du zéro-un-quart. J'appelle ça du matériel à crevaison. En plus, mes pneus gonflés à 110 lbs font ricocher les cailloux dans ma chaîne et sur mon cadre. Et puis quand le signaleur laisse passer une filée de voiture, je me fais poivrer sans merci sur les jarrets, sans compter toute la poussière que ça soulève. Ce soir, j'aurai du sable entre les dents, c'est sûr.


Entre deux défilés de poussière, j'ai eu la chance d'observer un aigle perché sur son nid et entendre les aiglons quémander de la nourriture. Je suis sorti de la zone de construction sans avoir crevé en remontant le deuxième col. Il y avait trois buttes à grimper aujourd'hui, toutes trois culminant à 1600m. Je ne regrette pas d'avoir acheté les cartes de la trail à Missoula. Avant de partir, connaître le profil d'élévation permet une meilleure préparation. Aussi, ce matin je savais qu'il n'y avait aucun service sur les 110 premiers km. Au sommet de ces trois cols, le silence et la paix qui régnaient invitaient à rendre grâce à tout et surtout à tous ceux qui m'ont permis d'être là. Quel privilège. Eric Ouellet a eu l'honneur d'occuper soudainement mes pensées, pas tout à fait pour la sérénité du moment, mais parce que je me suis rendu compte que ma PowerBar était périmée de quelques mois. Eric m'en a déjà fait manger certaines qui était périmées de quelques années.


En redescendant du dernier sommet, j'admire le mont Strawberry qui s'élève de la prairie dans laquelle je vais rouler pour le reste de l'après-midi. Je fais une pause au point de vue judicieusement situé pour embrasser toute la vallée d'un seul coup d'œil. Doug qui déménage avec son fifth-wheel me fait une dissertation sur la route des pionniers. Très intéressant, mais il nous aurait fallu un plan. J'étais aussi perdu que quand Marc Hébert nous explique un plan de maison avec ses mains.


Pour une rare fois, le vent m'a momentanément fait perdre le contrôle dans la côte. Je n'ai pu retenir le vélo d'aller dans l'autre voie d'un coup sec. Je ne l'ai pas trop aimée celle là. Jusqu'à Mt Vernon, la route descendait doucement, mais ce qui aurait dû être un billet gratuit pour 40 km a été contrecarré par un vent constant de l'ouest. Rien à voir avec le Wyoming par contre.


Les journées se ressemblent en termes d'effort. Deux autres bons cols demain. Un géant après-demain. Les pentes se travaillent tellement mieux que le vent, je ne crains pas les cols, surtout qu'il y a toujours un nouveau panorama sur l'autre versant et nécessairement une descente. Ombre au tableau, je viens de voir à la sortie du village un beau losange orange : "Road work for 30 miles". Vent de poussière.


44.4180, -119.1140

Jour 46: Molson salue les vrais

179 km. Cum: 6742 km.


Baker City, OR - Déjeuner un peu tout de travers ce matin. Le gars du motel m'offre un café et un gros muffin en m'expliquant qu'il a déjà réparé la machine à espresso en utilisant ses connaissances de chauffeur de machine à ciment. Ça explique peut-être que le café est un peu raide. Je traverse au dépanneur en face et enfile deux burritos-déjeuner avec un verre de lait. Je quitte Cambridge vers sept heures.


Je dois d'abord grimper 400m sur 50 km. C'est un col malcommode avec une pente hésitante, toujours entre deux braquets, jamais le bon, on ne sait plus sur quel pédale danser. Quand j'atteins le sommet, le paysage qui n'était déjà pas tellement boisé s'assèche encore plus. Comme la vallée est artificiellement inondée par un barrage en aval, ça crée un contraste agréable entre les montagnes jaunes et ravinées contre le bleu de l'eau. La descente de 600m est courte mais grisante. 10 autres km de collines longeant le lac mènent à un pont de l'autre côté du barrage. Ce pont enjambe la rivière Snake qui constitue la frontière de l'Orégon. On recule d'une heure et on continue à descendre la rivière jusqu'à Oxbow où on trouve les premiers services depuis le départ.


En repartant de là, je rejoins Kyle de New York qui quitte à l'instant son site de camping. Il est parti sur la TransAm Trail le lendemain de sa graduation du baccalauréat le 17 mai. Il voyage assez léger avec seulement un Bob trailer. Il préfère tout de même mon organisation, mais comme il est étudiant, il n'a pas le budget pour dormir au motel chaque soir. On s'entend à merveille et on roule ensemble jusqu'à Halfway où on trouve des fruits frais à l'épicerie. On grimpe ensuite côte à côte mon deuxième col de la journée profitant de la circulation très légère. Avec son vélo démodé avec les manettes au cadre, son maillot Molson Canadian et sa bouteille de sauce forte (un cadeau de ses amis) dans la cage à bouteille, il voyage avec l'attitude parfaite.


On se sépare prudemment au sommet du col après avoir remonté le 600 mètres perdus ce matin et on se lance dans la descente à-pic et trop courte qui mène à Richland. Vu du sommet, ce village et les terres arrosées qui l'entourent semblent un oasis au milieu de cette terre de Caïn. On interrompt la descente pour causer avec un couple allemand qui est venu rouler pour 5 semaines. Les européens ont invariablement des vélos d'une tonne avec des pneus d'un pouce. Au village, pendant que je fais le plein de Gatorade, on rencontre un autre cycliste du Tennessee qui est probablement le dernier cette saison en direction Est. Au jour 13, il n'a pas tout à fait pris son rythme. Kyle qui a mal déjeuné décide d'aller au restaurant. Comme je file de mon côté, on échange nos numéros de téléphone, car il sera aussi à Baker City ce soir.


Je repars pour le dernier 40 milles dans une chaleur sèche pour un troisième col aussi haut que le deuxième. Heureusement que le ciel est demeuré voilé toute la journée. Je cumule les mètres gagnés, mais je les perds constamment pour mieux les remonter. La dernière pente à moins de 15 km de Baker City semble un mur, mais il y a toujours un sommet. Les rayons du soleil percent les nuages et produisent presque une vision, comme si Baker City était sous les projecteurs en récompense pour ce dernier effort. Une belle descente et du planche en finale, j'arrive au motel suggéré par le Tennessien à 17:15.


Kyle est arrivé à 19:15, car il a fait une crevaison. Il est arrivé avec son tube accroché dans le cou en m'expliquant que ça l'avait mis de bonne humeur. C'est la crevaison la plus joyeuse que je n'ai jamais vu. Vent de tube.


44.7777, -117.8336

lundi 28 juillet 2008

Jour 45: Faut pas s'Enfer

133 km. Cum: 6563 km.


Cambridge, ID - Ceux qui me connaissent très bien savent que j'ai les pieds plats. Ceux qui me connaissent très très bien savent que je n'ai pas de cartilage dans le nez; comme mes frères et sœurs, j'ai hérité d'un nez de boxeur. Ceux qui me connaissent très très très bien savent que je suis athée. Un mécréant comme on le définit dans les mots croisés. Ça ne m'empêche pas d'avoir un grand intérêt dans tout ce qui touche la croyance et de respecter la théorie de chacun. Au delà de la foi pure et simple, personne ne peut faire une démonstration, ni par déduction, ni par induction de la question ontologique, nous sommes tous sur un pied d'égalité là-dessus, ce qui commande respect et ouverture.


Cela dit, mon ouverture frappe parfois sa limite comme ce matin. À chaque deux milles sur la plupart des grandes routes, il y a un panneau "Adopt a highway" avec le nom d'un organisme qui s'occupe de ramasser les détritus le long de la route. C'est parfois une école, souvent un club social, une église ou un commerce. J'ai freiné sec quand j'ai vu le nom sur un de ces panneaux en remontant le canyon de Little Salmon River. "Yawveh's 666 Warning Assembly" (L'assemblée de la veille du 666 - le nombre de la bête). Je suis parti à rire me disant que ça devait être un groupe de musique heavy-metal.


Quelques km plus loin, je passe devant le local de la secte en question. De grandes affiches énoncent leurs postulats: "Satan est Jéhovah, Allah est Satan, Jésus est le fils de Satan, Veille de désastre". On accepte les livres à brûler comme les bibles, les corans et les images de Jésus. Bref, ce groupe ou son gourou se base sur une révélation qui repose sur une trahison tout en évoquant un concept de l'Apocalypse selon St-Jean. Si j'avais été investi d'une telle révélation, j'aurais déduit qu'elle avait toutes les chances de provenir d'un traître, aussi simplement que l'affirmation suivante ne peut être validée: "Je te garantie que je ne suis pas fiable". Le plus désolant, c'est qu'il y ait assez de membres pour nettoyer deux milles de route...


J'ai fini de monter ces 700 mètres après 40 km pendant lesquels la forêt de pins a repris ses droits sur le désert de la vallée. Il faisait même froid à l'ombre dans certains recoins du canyon. Un long plateau d'une vingtaine de km mène à New Meadows où je fais la collation après m'être frayé un chemin à travers l'autobus d'ados qui venaient d'envahir le dépanneur. Je pensais que ce serait l'enfer, mais ils m'ont gentiment laissé passer devant.


J'allais repartir après avoir discuté de ma bécane avec un jeune mordu du groupe d'ados quand un couple et ses 4 enfants s'intéressent à mon vélo et ma randonnée. Al et Sue de la Californie se joignent à ce qui ressemble étrangement à une conférence de presse. Al, qui a déjà fait des randonnées de plusieurs jours, s'intéresse particulièrement à l'approche ultralégère et répète tout à Sue qui essaie de manger son hamburger tranquille. "Sue, prends une photo, vient voir ça, tu ne sais pas quoi, etc". Avec ce vélo, j'attire plus de monde qu'une belle fille qui marche sur la plage avec son golden-retriever. Les gens sont toujours sympathiques et heureusement, je n'ai jamais eu affaire à des imbéciles.


En après-midi, un peu de descente et une succession de collines. Le terrain est fertile, les montagnes environnantes moins imposantes, la chaleur persistante. Au loin, on perçoit un léger voile de fumée. Je déduis qu'il s'agit sans aucun doute d'une conséquence des gigantesques feux de forêt en Californie après m'être questionné sur l'étrange odeur de cannabis qui flottait dans l'air. Je suis arrivé à Cambridge à 15:45 où j'ai élu domicile éphémère pour une 45e fois. Aller plus loin aujourd'hui se serait traduit par 90 km de plus.


J'ai goûté les pommes de terre Idaho sous toutes leurs formes: au four, purée, frites, hashbrowns. Demain, on passe à autre chose, l'heure du Pacifique pour de bon et l'entrée en Orégon, ma porte sur l'Océan.


Hier, j'ai trouvé la musique qui convient parfaitement à l'atmosphère actuelle de mon voyage. La trame sonore du film Into The Wild par Eddie Vedder colle parfaitement à mon feeling dans cet environnement. En plus, c'est un très bon film tiré d'un très bon livre. Envoye Monia, mets Eddie dans ton iPod et connecte en musique avec ton mécréant le temps d'un disque. Vent d'enfer.


44.5711, -116.6762

dimanche 27 juillet 2008

Jour 44: Avec pas d'casque

117 km. Cum: 6430 km.


Riggins, ID - Hier soir, je me suis promené au coeur de la fête du village, les Kooskia Days, l'évènement qui limitait mes options d'hébergement. Avec seulement 675 comme population, la fête est modeste. Vendeurs de rue, bières en liberté sur le trottoir, musique country, c'est festif sans prétention. Après souper, je traîne au stationnement de l'épicerie où un guitariste, son joueur de basse et son drum préprogrammé crachent du CCR, du ZZTop et du Santana pas trop mal pendant que les adultes attentifs regardent les infatigables jeunes enfants qui se trémoussent sans scrupules et surtout sans arrêt.


Ce matin, grasse matinée, petit déjeuner avec Greg et Carole qui sont de très bons hôtes sans fla-fla. On fait comme chez-nous. C'est toujours intéressant de pouvoir partager un peu de quotidien avec des gens de la place. Même si Greg a grandi dans cette maison, ça n'empêche pas la maisonnée de s'ouvrir sur le monde de diverses façons. Lui chérit son atlas et surligne toutes les routes qu'il a parcouru, il a une collection de monnaie étrangère. Elle a été élevée en Belgique par ses grands-parents et a déjà bien connu le français. Leur fils a épousé une fille du Guatemala, alors ils apprennent maintenant l'espagnol.


Je suis parti vers neuf heures sans trop me presser. C'est très facile à résumer comme route. Pour 50 km, ça monte de 1000m. Un village à 300m du sommet pour le ravitaillement. Au point culminant, le paysage change totalement. Les pins abondants et la verdure se font très rares, les montagnes s'assèchent et je descends 900m sur 15 km en constatant une hausse significative de la température. Je rejoins la rivière Salmon que je remonte en roulant sur le plat. Phénomène bizarre, j'ai souvent l'impression de descendre alors que le courant de la rivière me confirme que je monte. Il y a le vent du nord qui me pousse, mais l'illusion de descendre en montant est vraiment là. Les montagnes désertiques sont spectaculaires; dénuées de végétation, on voit toutes les arêtes et les ravins. La rivière est sinueuse comme hier ce qui ajoute beaucoup de suspense visuel. Il fait de plus en plus chaud. Il y a beaucoup de gens en kayak et en raft sur la rivière et mon passage suscite les cris et des appels de rames de chaque groupe. Moi, à leur place, je regarderais en avant...


Arrivé à Riggins, j'ai repris une centaine de mètres d'altitude et comme promis, je suis revenu dans le fuseau horaire Mountain en traversant la rivière. Il y a encore beaucoup de motocyclistes ici. Harley-Davidson est un gros vendeur dans le coin. Je dirais une moto sur deux. Ça fait toujours drôle de les croiser avec pas d'casques. Dans l'état voisin de Washington, le casque est obligatoire, alors ils doivent le traîner pour traverser. M'semble que ce serait plus facile de réfléchir à l'utilité du casque plutôt que de le mettre pour répondre à une obligation. Comme dit ma blonde, c'est à eux les oreilles.


Il y a d'autres particularités dépendant dans quel état on se trouve. Pour un Québécois, c'est un archaïsme de se faire demander si on veut la section fumeur ou non-fumeur dans un restaurant. Dans plusieurs états, on ne peut acheter de la bière et du vin que dans un Liquor Store, mais ici en Idaho, on peut tout acheter ça dans une station d'essence. Dans d'autres états, une section restreinte du dépanneur est réservée pour ces produits et il y a même des services à l'auto (!). Plusieurs pharmacies ont aussi le service à l'auto de même que la plupart des banques. Ce qui est commun à tous les endroits où je suis passé, c'est l'absence de recyclage. Quel dommage.


Aujourd'hui, je constatais justement combien parcourir ces états peu populeux et très républicains donne l'impression que l'immensité du continent n'a pas de limite à vue d'homme... Probablement, qu'à force de vivre dans aussi grand, les ressources semblent infinies, l'étalement urbain est un mince détail et la poubelle est un gouffre sans fond. Vent d'espace.


45.4181, -116.3179

Jour 43: Pommes de terre Idaho

218 km. Cum: 6313 km.


Kooskia, ID - Je ne pars jamais à l'heure que j'avais prévue et en général c'est parce que je rencontre quelqu'un et que je me mets à jaser. Échanger avec des inconnus, c'est un des aspects les plus intéressants du voyage. Hier les motards, ce matin, c'est Doug sur son recumbent qui s'informe où est la piste cyclable. Il est de la Caroline du Sud, il est parti de Vancouver et retourne chez lui. Il m'a pris pour un résident qui partait pour une petite promenade. Après avoir appris mon itinéraire, Doug me surnomme l'espion, car c'est comme si j'étais déguisé en gars qui s'en va faire un pique-nique alors que je traverse le pays.


Avec tous ces gens qui s'émerveillent de mon approche ultralégère, je serais prêt à ouvrir mon bagage pour leur montrer ma brosse à dent au manche scié, mon seul kit de linge de ville bien compressé et surtout leur faire comprendre qu'à peu près tout ce que j'ai, à part les outils et le matériel d'urgence, me sert à tous les jours. Depuis hier cependant, j'aurais une p'tite gêne à ouvrir mon sac. Comme mon antisudorifique était sur la fin, je suis allé en acheter hier soir. Ma fragrance n'était disponible qu'en format géant que je n'ai jamais vu au Canada. Je l'ai acheté et je me retrouve avec un bâton de désodorisant plus gros que mon iPod et mon cellulaire réunis. À côté de mon manche de brosse à dent coupé, ça fait un peu pitié. Le désodorisant, c'est comme les bobettes: un, ça ne se prête pas et deux, quand t'en as trouvé une sorte qui fait l'affaire, tu rachètes toujours la même chose. Même en format familial...


Parlant de bagages, Mister Phil a croisé un couple en tandem avec un gros trailer. Ils traînent un gros parapluie de golf ! Ironiquement, le seul item inutile que j'ai apporté est un couvre-casque imperméable. Mais qu'est-ce que nous avons les humains à craindre autant la pluie ? Ce n'est que de l'eau...


Je suis parti à sept heures et quart. Ces journées obligatoirement longues me rendent toujours un peu anxieux en partant, mais j'essaie de me raisonner. Dans ce genre de journée, ce n'est pas "Vais-je y arriver ?", mais bien "Quand vais-je arriver ?". Je monte pour 50 km jusqu'à Lolo Pass, à travers la forêt nationale Lolo, le long de la rivière Lolo, au nord du mont Lolo. À un panneau d'interprétation, j'apprends que Lolo vient d'un trappeur canadien-français du nom de Laurence que les indiens appelaient LouLou. Le nom est resté.


Lewis & Clark ont aussi traversé ce col pour descendre vers le Pacifique. Un autre repère historique le long de la route m'apprend que le Président Jefferson qui avait commandé cette expédition à caractère scientifique avait mis en garde les explorateurs pour qu'ils exercent la plus grande prudence en l'occurrence d'une rencontre avec un mastodonte (disparus depuis 10000 ans). L'auteur de la Déclaration d'Indépendance a toujours été reconnu pour exagérer de temps en temps. Ses proches le taquinaient souvent en le surnommant Thomas Jefferson Pel-le-tier. Cordiales salutations à ma belle-famille.


600 mètres d'ascension sur 50 km, ça donne une pente très douce, surtout que les 300 derniers mètres sont concentrés dans les 6 derniers km. Au sommet, on traverse la Continental Divide, on recule l'heure et on entre en Idaho. On s'engage alors dans le canyon sinueux de la rivière Lochsa pour 140 km. Au début, c'est déroutant tellement le gouffre est profond. Sur 8 km escarpé, je teste mes freins constamment, car une fausse manoeuvre et c'est un aller-simple pour l'abime. Les arbres, ces grands pins paratonnerres, sont comme des rangées bien droites de spectateurs dans un amphithéatre à-pic. Ensuite, le chemin s'aplanit pour descendre imperceptiblement suivant les méandres de la rivière. Je fais un arrêt pour me ravitailler au dernier point de service avant 110 km. Un motocycliste curieux me cause. Il travaille en Idaho pour une compagnie d'accessoires pour motos et motoneiges et il est un rare habitant du coin qui peut placer Valcourt sur une carte.


Le reste du trajet jusqu'à Lowell est une succession de virages spectaculaires avec la rivière qui chante et les montagnes escarpées en toile de fond. Je roule entre 25 et 35 km/h au gré de la pente et selon le vent. Soudain, un gros coyote sort du bois juste en avant de moi, il fait contact visuel avec mes lunettes et après avoir touché l'accotement, il bifurque vers le bois sans ralentir. Le sang m'a arrêté. Frapper un coyote à 30 km/h, ça aurait fait toute une trace sur l'asphalte.


À Lowell, un dépanneur tant attendu. Pendant que j'épanche ma soif, un motocycliste qui montre son bolide à un autre décolle son lecteur MP3 et c'est Johnny Halliday qui chante dans ses haut-parleurs. C'est un Belge en vacances. Sa femme est de l'Idaho et il vient faire de la moto avec sa belle famille une fois par année. Ils sont amateurs de Garou et aiment bien Robert Charlebois. On se comprend bien, mais il y a des nuances, comme par exemple, mon voyage doit prendre maximum nonante jours, peut-être quatre-vingt-quelques, mais sûrement pas septante. Il n'y a que les Suisses qui disent octante pour 80.


De Lowell, encore 40 km le long de la rivière Clearwater pour me rendre à Kooskia. À Kooskia à 17:15, je ne trouve pas le B&B que j'ai réservé et personne ne sait c'est où. Je finis par les appeler, je suis leurs indications et me rends compte qu'il n'y a pas d'enseigne. C'est un B&B probablement sans permis formel. Des gens très sympathiques qui me laissent circuler librement dans leur maison.


Tous les états ou presque utilisent la plaque d'immatriculation pour afficher leur identité. C'est parfois poétique comme Je me souviens, quelquefois historique comme l'Illinois: Land of Lincoln, rarement aussi catégorique quele New Hampshire: Live free or Die et la plupart du temps touristique et pittoresque comme le Montana: Big Sky Country. En Idaho, c'est, tenez-vous bien: Famous Potatoes (Célèbres Patates). Tout le monde connait la variété de pommes de terre Idaho, mais de là à mettre ça sur les plaques. Comme pour les noms de villages, ce n'est pas tant le résultat qui m'ébaubit que de savoir que ce genre de décision se prend en assemblée et qu'il n'y ait pas eu une meilleure suggestion...


Je suis fatigué, mais satisfait de cette journée qui s'est étirée d'une heure grâce au changement de fuseau horaire. Ce sera moins chargé demain, mais je reviendrai bizarrement dans l'autre fuseau horaire pour perdre une heure. Vent de Greenwich.


46.1457, -115.9722

vendredi 25 juillet 2008

Jour 42: Au quartier général

106 km. Cum: 6095 km.


Lolo, MT - En sortant de ma chambre ce matin, un des cinq motocyclistes stationnés devant le motel est en train d'astiquer le chrome de son bolide. Ce sont cinq vieux chums qui font une sortie de gars une fois par année. Je suis parti une demi-heure plus tard, la conversation avec ces joyeux drilles étant trop divertissante. J'avais l'impression d'être avec les Wild Hogs (vous avez vu le film, j'espère). "Regarde Joe, le gars est parti de Montreal avec juste ça de bagages !". "Ouais, c'est pas comme Brad qui apporte une tonne de cossins, une montagne de trucs inutiles derrière lui. Ça monte haut de même. Je te présente Brad, il voyage comme une femme ha! ha! ha!". Etc...


Ils m'ont mis de bonne humeur, tellement que j'ai fait un km dans la mauvaise direction. Avec un GPS, faut le faire. Aucun vent ce matin, 15 degrés, ciel sans nuage, les Bitterrots sont resplendissants, la route est planche, les oiseaux cui-cui, les p'tits chiens wouf wouf. Je rejoins un couple de Bostonnais dont le gars est en train de faire son doctorat en géographie. Méchante belle expérience de terrain.


Stevensville, à 30 km est un chantier qu'il est préférable de contourner par un chemin de gravier. Ensuite, c'est une piste cyclable toute en douceur qui me fait fredonner Freedom de Joseph Arthur (chanteur de l'Ohio, rien à voir avec Rosanna). À Florence, un court arrêt collation pour jaser avec deux habitués de la piste cyclable qui prennent un café. Au 70e km, je suis déjà à Lolo où je confirme ma réservation au motel, dépose mes bagages et repart en direction de Missoula, 15 km plus loin.


Pendant que je roule, je sens mon téléphone vibrer dans mon sac à dos avec ma sonnerie de 24 Heures Chrono. C'est le B&B de Kooskia qui me rappelle et hourra ils leur restent une chambre pour samedi soir. Là, je chante We Are the Champions même si ça n'a aucun rapport. Je flotte maintenant que cette banale (mais nécessaire) histoire d'hébergement qui me prenait la tête est derrière moi.


J'arrive à midi pile au QG d'Aventure Cycling Association. Bel accueil. On nous photographie au Polaroid pour nous épingler sur le mur déjà bien garni. Je peux voir que Mister Phil est passé ici il y a une dizaine de jours (il est connu comme Barrabas dans 'Passion). On nous invite à signer un livre de visite, on nous donne des glaces et on discute avec nous de l'expérience vécue à date. Dommage que j'ai laissé mon barda au motel, car j'aurais été immortalisé dans la collection de photos noir et blanc de Greg (le fondateur de l'association) en guise de mon effort de légèreté extrême.


J'achète les cartes version papier des 4 sections américaines qu'il me reste à faire. Ainsi, je connaîtrai maintenant le profil d'élévation et surtout j'aurai une liste complète des services sur mon chemin. Quand elle revient de luncher, je fais une belle surprise à Winona en lui transmettant les salutations de John, son amoureux que j'ai rencontré par hasard à Wisdom. Il travaille sur la construction et ces temps-ci, il part à Wisdom à la semaine longue. Les messages font leur chemin sur le Pony Express.


De là, je passe à un bike-shop étant encore aux prises avec une crevaison lente, très lente, mais crevaison tout de même et je fais ajuster mes vitesses. Petit lunch dans un bagel-shop, la grosse vie sale. C'est un charme de rouler dans Missoula, la ville étant aménagée en fonction de la circulation à bicyclette. Stationnements, voies réservées, etc. Il y a beaucoup de cyclistes. C'est à se demander si c'est la grande quantité de cyclistes qui a forcé cette infrastructure ou si c'est le fait de l'avoir créée qui incite les gens à faire du vélo.


Avec tout ça, il est plus de 15:00 et je reprends la route de Lolo en grande forme. En chemin, je vois un barbier qui a l'air à s'ennuyer et ça me rappelle que je commence à être couetté. Je freine et je me fais passer au clipper, peigne no 1. Ahhh, là je me sens bien dans mon casque. Demain, c'est la totale avec la traversée de Lolo Pass, l'entrée en Idaho, une descente de la vallée de la rivière Lochsa, 200 bons km. Selon les dires de tous, c'est d'une grande beauté visuelle et sonore. Vent de torrent.


46.7639, -114.0816

jeudi 24 juillet 2008

Jour 41: Ceux qui passent et ceux qui restent

122 km. Cum: 5989 km.


Hamilton, MT - Un de mes premiers emplois d'étudiant fut préposé au kiosque touristique sur le bord de la Transcanadienne à Cabano. Tous ces touristes de passage me fascinaient. J'aimais voir arriver une plaque d'immatriculation d'un état inédit comme l'Alaska, l'Orégon ou l'Arizona. Après les avoir renseignés, je les regardais partir. Point fixe sur leur itinéraire, j'avais l'impression d'être un électron sur le fil conducteur de leur voyage, une croche immobile sur la portée de leur mélodie baladeuse. Le fait d'être né tout près de cette route a peut-être semé quelque chose en moi.


Les rôles se renversent. Je ne peux m'empêcher de penser, chaque matin que je quitte un patelin, que la serveuse du restaurant, le commis du dépanneur ou l'hôtelier seront encore là dans un mois, un an et qu'ils vont peut-être y mourir. C'est très bien comme ça, mais dans cette fugue itinérante, ça fait quand même drôle de réaliser que tout ce que je trouve beau et exceptionnel, eux le voient à tous les jours. La plupart sont des figurants de mon point de vue et je suis juste un autre passant de leur point de vue.


Ce matin, à Wisdom, pour la première fois je me suis dit que je pourrais très bien rester là. Les gens ont l'air d'y vivre simplement et paisiblement dans juste assez de cowboyerie et juste assez de modernité. Après tout ce kilométrage, c'est tout à l'honneur du Montana. Le paysage me satisfait, les nuits sont fraîches et il ne semble pas y avoir de physiothérapeute. B'en quoi, faut bien rapporter des sous à la maison !


Oui, le sud-ouest du Montana, je commence à le comprendre. Ma route ressemble ici à un long zigzag et ce sera ainsi jusqu'en Orégon. Pour aller à l'ouest, il faut nécessairement passer un ou des cols. Le reste du temps, la route longe une rivière dans une prairie enchâssée entre deux chaînons de Rocheuses. Ce matin, de Wisdom en direction ouest, après 20 km de prairie, je monte très graduellement dans une forêt de pins. Après avoir passé le site du massacre des indiens Nez Percé et une grimpe de 400m, les deux chaînons de montagnes se rejoignent à 2200m et je passe consécutivement le col du Chief Joseph et le col Lost Trail. Ce sont deux passages de la Continental Divide et un séjour de moins de 1 km dans l'Idaho.


De là, 15 km de descente où je perds 800m d'un coup. Pas besoin de vous décrire l'extase d'une telle descente en lacets. Le chemin s'aplanit un peu plus par la suite, mais continuera à descendre le reste de la journée. À Sula, je fais la pause. Je rencontre Janice et Trish, deux Canadiennes de Calgary. Toutes deux parties de Banff, Trish va jusqu'au Colorado et Janice continue sur la TransAm jusqu'à la jonction avec l'Underground Railroad, défaisant mon chemin jusqu'à Niagara où elle reviendra à la maison par les prairies. Comme les deux autres que j'ai rencontrés au même endroit, le col à venir leur fait peur. C'est effectivement intimidant de ce côté-ci. Bien content de l'avoir descendu !


Je continue ma descente après avoir passé près d'une heure à me faire aller le mâche-patates avec tout ce beau monde là. Je longe une rivière et de chaque côté des montagnes, particulièrement jolies sur ma gauche, les Monts Bitterroots. À Hamilton, je vérifie mes options d'hébergement à Stevensville 30 km plus loin, mais tout est complet. Comme dirait Pierre Houde, ma parole !


Je tiens à arrêter à Missoula, le QG de l'Association Cycliste, un incontournable. Mais de Missoula, c'est plus de 200 km pour traverser le col de Lolo sans escale possible pour moi qui voyage sans tente. J'ai alors décidé de rester ici ce soir, dormir à Lolo demain (75 km), ce qui me permettra un aller-retour à Missoula et surtout un point de départ stratégique en vue de traverser ce long col. Reste à trouver une piaule de l'autre côté du col. Je suis sur une liste d'attente en écrivant ces lignes.


Depuis Yellowstone, ce qui n'a jamais été problématique, l'hébergement, me demande tout à coup plus d'énergie. Hier, mon ami Mister Phil a fini par aller au poste de police dans un bled du Dakota du Nord. Ils l'ont laissé installer sa tente sur le terrain et utiliser les douches du poste. Bien mal pris, je pourrais commettre une infraction et passer la nuit en prison. Vent de haute-saison.


46.2435, -114.1557

Jour 40: Reaching Wisdom

170 km. Cum: 5867 km.


Wisdom, MT - L'émoi causé par la tempête de grêle a fermé plusieurs commerces hier soir et je me suis retrouvé à bouffer du surgelé, réussissant de justesse à entrer dans l'épicerie avant la fermeture. Encore chanceux que la chambre soit équipée d'un four à micro-ondes. Je n'ai pas pris de chance et j'ai aussi acheté mon petit déjeuner hier soir. C'est un bien petit désagrément comparé à ces dégâts. J'ai pu quitter Sheridan à sept heures le ventre plein et bien habillé à 8 degrés C.


Il y a pas mal de dégâts dans le reste du village, des arbres effeuillés, des branches un peu partout, des fenêtres déjà placardées de contreplaqué. Des résidents m'ont confirmé que c'était exceptionnel et qu'ils ne laissent pas la pelle à neige sur le balcon en plein mois de juillet. C'est localisé dans le village, car 5 km plus loin, tout est normal. Pour 10 km, c'est une descente facile baignée par le soleil matinal jusqu'à Twin Bridges. Là, bifurcation vers le sud pour 50 km avec petit vent contraire et reprise des 100 m perdus. Je remonte la rivière Beaverhead comme Lewis & Clark il y a 200 ans. À la Beaverhead Rock, où un marqueur historique rappelle leur achat crucial de chevaux à cet endroit pour la traversée des Rocheuses, je reconnais un petit mal de tête caractéristique d'un manque de caféine. J'ai oublié ce détail dans mon déjeuner maison.


À Dillon à 10:00, je trouve tout ce qu'il faut pour un bon petit goûter, mais 10 km plus loin, je me rends compte que j'ai encore oublié le café ! Passé un certain point, j'ai besoin d'un café pour me rappeler que j'ai besoin de café. Vous allez dire que ce serait l'occasion rêvée de me sevrer de cette drogue, mais comme dit la chanson: Les promesses d'ivrogne ça s'tasse quand la soif te pogne.


Je grimpe d'abord le col de Beaver, un gain de 400 m pas trop difficile avec des pauses à chaque cran de 100 m que je fais coïncider avec le retrait graduel de mes vêtements d'appoint et des collations. La descente est courte et en bas, je croise Mark du Texas. Il est en vélo de montagne avec des sacoches en arrière. Il fait un sentier parallèle à ceux qui marchent la Continental Divide. Ce circuit relie des chemins forestiers, des routes de gravier et de courts segments d'asphalte, ce qui me permet de le rencontrer. Il est parti de Banff il y a un mois et devrait toucher la frontière du Mexique dans 90 jours. On a parlé une bonne demi-heure. Partis d'une même expérience de longue randonnée (il a fait l'Appalachian Trail), on partage nos impressions de randonnée cycliste montagne vs route. Belle rencontre. Les mountain-bikers, vous n'avez plus d'excuses !


Un deuxième col au programme, le Big Hole Pass. Grimpe similaire de 400m avec la même technique, le strip-tease en moins. Grimper ces cols est toujours gratifiant. Premièrement, on sait qu'on va descendre après et c'est toujours avec beaucoup d'avidité qu'on anticipe la vue qu'on aura du sommet. Ici, c'est la chaîne des Bitterroot Mountains qui émerge de l'horizon alors que je mouline les derniers mètres au sommet. Wow !


Descente obligée jusqu'à Jackson où je m'offre un Coca-Cola pour tenter de combler ma carence en caféine. Ce sera suffisant pour me faire fredonner le jingle de Coke pour le reste de la journée "C'est le vrai de vrai...". Pendant que je me fais ma dose, deux cyclistes que j'ai dépassés en amont se pointent. Je pensais qu'ils étaient de jeunes baroudeurs, les vélos étant nus, mais ils ont une voiture de support. Malgré cette légèreté, ils roulent sans se presser, partis de la Virginie le 17 mai...


Le dernier 30 km est une balade en scooter avec un vent favorable et une petite pente descendante. Ça me permet de remarquer les changements de couleur de l'asphalte. Sur près de 6000 km, j'en ai vu de l'asphalte. Il y en a de toutes les couleurs, aviez-vous déjà remarqué ? De la noire (neuve), de la grise (typique), de la verte, de la rose, de la rouillée et même de la blanche (béton). Je suis aussi à même d'apprécier les différentes textures de route. Il y a la courtepointe raboteuse (rue Shefford à Bromont), la satinée sans aspérités, la plus rough qui semble être un conglomérat de zéro-trois-quart, la mal roulée avec des crêtes et aussi le tar & chips en Illinois où on étend du goudron sur de la poussière de roche. Dans les plus grandes calamités de la route, je vous ai parlé des joints d'expansion et de la gomme noire, mais il ne faut pas oublier les vibreurs gravés le long de la voie qui servent à réveiller les chauffeurs endormis, mais qui sont à mon avis une nuisance pour les cyclistes. Au Québec, on ne trouve ces vibreurs que sur les autoroutes, mais à l'ouest du Mississippi, c'est la norme sur les routes principales.


À 40 ans, après 40 jours et 40 nuits de randonnée cycliste, je me réveille au village de Wisdom au Montana. Wisdom signifie sagesse. Je pourrais faire tout un bilan de ces 40 jours, mais je pense que vous avez pu constater combien une expérience si intense au quotidien nous apprend tout, mais rien au fond qu'on ne savait pas déjà. Que ce continent est grand, mais pas assez pour qu'il soit impossible à traverser en bécane. Que les pneus peuvent crever, les montagnes se hisser, les nuages se vider et les rafales se déchaîner, le cycliste même solitaire n'est jamais seul. Vent de sagesse.

45.6183, -113.4474